J’ai découvert le concept de carte sensible assez récemment, de mémoire aux rencontres internationales de la classe dehors. Moi qui adore la géographie (et notamment la cartographie) et le dessin, j’ai de suite adhéré. J’aime l’idée de produire une carte d’un lieu en intégrant une dimension créative, en ayant la liberté du contenu et de la mise en forme.
Au-delà d’apprécier personnellement, je trouve cette démarche très intéressante pour les élèves, à deux points de vue :
- Apprendre à faire la différence entre objectivité et subjectivité. A l’école, cette distinction est explicitement travaillée en français avec la production de textes objectifs ou subjectifs. Dans les autres domaines, c’est plutôt cloisonné avec d’un côté les maths et les sciences qui privilégient l’objectivité et d’un autre côté les arts qui valorisent la subjectivité. Je trouve intéressant de l’aborder par un autre support de communication que l’écrit, en l’occurrence la carte. La géographie s’appuie sur des méthodes scientifiques rigoureuses, notamment en matière de cartographie, or il s’agit avant tout d’une science humaine qui étudie la façon dont les territoires sont habités, vécus. Il me semble donc intéressant et important de proposer aux élèves ces deux approches cartographiques. De plus, cela leur apprend à faire la différence entre objectivité et subjectivité autrement que par l’écrit et à faire preuve de subjectivité, alors qui leur est plus souvent demandé l’exercice inverse.
- Travailler de façon transdisciplinaire en mêlant géographie, sciences, français et arts. La carte sensible permet de développer diverses compétences :
– Géographie : repérage dans l’espace, observation de paysage, cartographie, vivre le territoire…
– Sciences du vivant : observation et identification des végétaux (voire des animaux), caractéristiques de l’environnement…
– Français : légendes d’illustrations, onomatopées, lexique, texte poétique…
– Arts : sensibilité artistique, exploration sensorielle, pluralité des expressions artistiques…
Pour la classe dehors, j’y vois deux autres intérêts :
- Pour l’élève : se familiariser avec le lieu de classe dehors.
- Pour l’enseignant : révéler les éventuels inconforts, peurs (zones perçues comme inconfortables, hostiles, insécurisantes, anxiogènes…) pour y remédier mais aussi les opportunités (espaces agréables, ressources, fonction et perception associées à chaque zone…) à valoriser
C’est pourquoi j’ai intégré à ma programmation de classe dehors, une séance autour de la réalisation d’une carte sensible (mais je conseille même d’en faire une séquence, en réalisant différentes cartes avec une progression). Afin de vous guider dans sa mise en place, j’ai fait des recherches sur le sujet et me suis prêtée à l’exercice.
Définition et intérêts d’une carte sensible
À l’origine, les cartes sensibles sont une méthode « qualitative » d’enquête de terrain utilisée en géographie (mais aussi en sociologie et urbanisme) pour recueillir le rapport subjectif des individus à l’espace, identifier les façons de vivre les territoires. C’est aussi un outil de diagnostic territorial vécu pour guider les projets d’aménagement.
Une carte sensible est une représentation graphique d’un lieu tel qu’il est perçu et vécu par son auteur(e).
Contrairement à la carte traditionnelle qui se base sur des données objectives, la carte sensible reflète le point de vue subjectif de celui ou celle qui la dessine.
La carte traditionnelle représente l’espace tel qu’il est, tandis que la carte sensible le représente tel qu’il est vécu. Elle traduit l’expérience personnelle que les usagers ont de leur territoire.
Les deux cartes sont complémentaires et permettent de découvrir un environnement et de l’appréhender à travers le prisme de l’objectivité et de la subjectivité.
La carte sensible offre une grande liberté sur le fond comme sur la forme. Voici un aperçu des différentes possibilités.
Choix de mise en œuvre
- Quel support ?
Feuille blanche ou fond de carte ?
En principe, la carte sensible se fait sur une feuille blanche, afin de s’affranchir de la représentation « normée » de l’espace (exactitude, échelle). On pourra ainsi reproduire seulement ce que l’on veut retenir du lieu et même agrandir ou réduire certaines parties.
Cependant, on peut partir d’un fond de carte qui peut être plus simple pour commencer. On peut trouver des fonds de cartes sur Geoportail ou en dessiner en s’inspirant d’un plan du lieu.
- Quel lieu ?
On peut réaliser la carte sensible d’un lieu en tant qu’espace fixe (ça peut être un lieu familier ou inconnu) ou d’un itinéraire, un parcours dynamique (ça peut être un trajet quotidien, une balade voire un roadtrip).
J’ai proposé à mes enfants et mon conjoint de réaliser la carte sensible de notre jardin, un lieu familier à petite échelle qui me semblait plus facile pour initier de jeunes enfants à cette exercice de cartographie. Mais on peut tout à fait choisir un espace plus grand comme un parc, un bois ou une ville.
Ici, il s’agit d’une carte sensible de notre roadtrip en Bretagne, que j’ai réalisé avec mes enfants. Il s’agit en quelques sorte d’un récit condensé et graphique de l’itinéraire de nos vacances. Les enfants l’ont collé dans leur carnet de voyage.
- Quels contenus ?
La carte sensible étant une vision personnelle du lieu, chacun est libre d’y représenter ce qu’il veut. On peut se focaliser sur un axe en particulier ou au contraire représenter un lieu à travers plusieurs prismes.
Dans le cadre scolaire, je conseillerais, au moins pour les premières fois, de guider les élèves en leur donnant une consigne sur ce qu’ils doivent représenter et de choisir un axe à la fois parmi les suivants :
- Les usages : représenter les espaces selon leur niveau de fréquentation, les lieux fréquentés selon un domaine particulier (nature, loisirs, sport, consommation…)
- Les expériences : matérialiser les souvenirs vécus, distinguer les expériences positives et négatives
- Les émotions : cartographier les espaces avec une dimension affective, illustrer les émotions procurées par les différents espaces
- Les sensations physiques, dont les perceptions sensorielles (la vue, le toucher, l’odorat, l’ouïe et le goût)
On peut faire une carte en se concentrant sur un seul sens ou une carte combinant tous les sens.




Source : (392) Pinterest
Sur cette carte sensible de mon jardin, j’ai essayé de traduire mes différentes perceptions sensorielles.

- Les ressentis climatiques (par exemple sur la carte sensible de mon roadtrip en Bretagne, j’ai indiqué le temps qu’il faisait dans les villes)
- L’imaginaire : les idées et rêves
- Les éléments naturels (qui ont retenu notre attention) : les végétaux, les animaux, les points d’eau, les paysages (toujours sur la carte de mon raodtrip, j’ai représenté les caractéristiques des paysages)
- etc.
- Quelle mise en forme ?
On peut laisser aux élèves la liberté de choisir la manière dont ils vont mettre en forme le contenu ou imposer le format et convenir d’une légende commune (par exemple : des cœurs pour les espaces que l’on aime, des croix pour ceux où on ne se sent pas à l’aise, plusieurs traits pour représenter l’intensité…). L’orientation générale est respectée. Il est intéressant de varier les éléments pour enrichir la carte :
- Des visuels : dessins qui peuvent être très simples (croquis, schéma…), images, photographies…
- Des signes graphiques : pictogrammes, émoticônes, logos…
- Des textes : courts ou longs, rédigés, sous forme de notes ou même de mots seuls, nuages de mots*, texte sous forme poétique, écrits avec diverses calligraphies et typographies, de diverses tailles et de diverses couleurs…
*Les nuages de mots sont une représentation graphique et hiérarchisée de mots clés correspondants aux ressentis et perceptions d’un lieu (en l’occurrence). La taille des mots est proportionnelle à leur importance (dominance, degré de ressenti, fréquence d’utilisation…).

Source : carte sensible | Atelier de cartographie sensible : représenter la perception de l’espace

Sur la carte sensible de notre roadtrip en Bretagne, j’ai fait un nuage de mots correspondant aux éléments de paysages et un autre sur mes ressentis.
- Des objets intégrés (de faible épaisseur) : des éléments naturels (fleurs, feuilles…), des tickets (de spectacle, de train…)…
- Des QR-codes : permettant d’accéder à des éléments sonores ou audiovisuels (par exemple, sur la carte sensible de mon jardin, j’ai ajouté un QR code pour écouter les chants de merles qui sont fréquents et un avec un bruit de fontaine.)
- etc.
Personnellement, j’aime quand la forme reflète et renforce le fond, et je trouve cela d’autant plus pertinent pour une carte sensible. C’est pourquoi je trouve intéressant d’ajouter des éléments notamment pour exprimer les perceptions sensorielles : des textures pour les perceptions tactiles, des odeurs pour les perceptions olfactives, des QR codes pour les perceptions auditives, des photos pour les perceptions visuelles.
- Quelles étapes ?
La réalisation d’une carte sensible passe par plusieurs étapes :
– expliquer le concept de carte sensible
– expliciter la consigne : ce qu’on cherche à représenter sur la carte, l’axe choisi
– parcourir et observer le lieu ou l’itinéraire. Même si celui-ci est connu, il est intéressant de le parcourir en ayant en tête ce à quoi on doit être attentif.
– prendre des notes, recueillir des données rationnelles et sensibles, pendant la visite du lieu ou a posteriori
– réaliser la carte sensible (en respectant éventuellement un code commun)
On peut réaliser la carte en plusieurs temps avec plusieurs visites qui permettront de compléter la carte sensible au fur et à mesure (ou de faire plusieurs cartes) en se concentrant sur un axe à la fois.
Une carte sensible du lieu de classe dehors
Dans ma programmation de classe dehors, pour la deuxième séance de la période 1 je vous propose une découverte de votre lieu (ou vos lieux) de classe dehors à travers une approche géographique, naturaliste et sensible. Ce sera l’occasion de se familiariser avec le lieu, s’il est encore inconnu, et de le découvrir et l’appréhender à travers différents prismes.
- Balade géographique
Pour cela, vous pouvez commencer par une balade géographique pour vous rendre sur votre lieu de classe dehors (s’il est proche de l’école, vous prendrez le temps de faire des détours pour en découvrir les alentours). Les élèves auront pour consigne d’enfiler leurs lunettes de géographe et d’être attentifs aux différents paysages naturels et aux formes d’occupation humaine.
Une fois la balade terminée, les élèves auront pour consigne de décrire ce qu’ils ont vu pendant cette balade (avec leur regard de géographe), sous la forme d’un nuage de mots (tracer une ellipse et écrire à l’intérieur les mots en ajustant leur taille selon leur importance).
- Observation naturaliste
Puis vous proposerez aux élèves de faire le tour du lieu de classe dehors, en adoptant cette fois-ci une approche naturaliste, c’est-à-dire en observant la faune et la flore. A l’oral, vous leur demanderez de citer tous les animaux et végétaux qu’ils ont vu, que vous écrirez, sur un tableau (ou une feuille), sous la forme d’un nuage de mots ou d’une liste. Cela permettra d’évaluer les connaissances naturalistes des élèves, de commencer à constituer un lexique de la nature et de comparer en un coup d’œil deux descriptions du lieu vues sous deux angles différents (géographique et naturaliste).
- Carte sensible
Pour terminer, après avoir expliqué le principe d’une carte sensible, vous proposerez aux élèves de dessiner une carte sensible du parcours ou du lieu de classe dehors (en fonction du niveau de vos élèves) dans laquelle ils reprendront les éléments géographiques et naturalistes qu’ils ont perçu.
Il peut être intéressant de proposer aux élèves d’y ajouter leurs premières impressions sur le lieu de classe dehors. Cela permet de voir comment les enfants perçoivent ce (nouveau) lieu et d’identifier d’éventuels inconforts ou peurs afin d’y remédier ou au contraire de relever des points forts, des opportunités sur lesquels s’appuyer (y’a-t-il des espaces qu’ils aiment particulièrement? pour y faire quoi ?).
Il sera important d’afficher toutes les cartes et de donner un temps aux élèves pour qu’ils puissent les observer et les comparer pour voir les similitudes mais aussi les différences de perception d’une personne à l’autre. Les élèves pourront être concertés pour améliorer le lieu si des inconforts ont été relevés, pour réfléchir à l’aménagement, en définissant différents espaces…
Je conseille de travailler les perceptions sensorielles lors d’une autre séance ou de plusieurs séances (une par sens). Les enfants pourront réaliser en groupes une carte par sens.
On peut tout à fait réaliser une carte sensible collective (notamment en maternelle), un peu à la façon d’une fresque. Les informations contenues dans la carte seront décidées collectivement et progressivement. On pourra commencer par dessiner les éléments géographiques et naturalistes puis ajouter les nuages de mots associés. Puis on mettra en forme les différentes perceptions sensorielles, en consacrant deux séances par sens : le recueil de données sur place (enregistrement de sons, collecte de textures…) puis l’intégration à la carte. On pourra également matérialiser les émotions ou quelques souvenirs.
Pourquoi pas organiser une journée portes ouvertes au jardin lors de laquelle seront exposées les cartes des élèves et proposés des ateliers sensoriels.
Le lieu de classe dehors sera également cartographié de façon plus traditionnelle, notamment afin de travailler le repérage dans l’espace. Dans ma programmation, je vous propose cela en séance 3. Voir la séquence.
Sources :
carte sensible | Atelier de cartographie sensible : représenter la perception de l’espace
Méthodes et outils – Cartographies sensibles et sensorielles
Créer une carte sensible et collaborative de la France… et au-delà | Lea.fr
Cartes sensibles par sens : Carte sensible de Manue : l’ouie











